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Ce reportage est un portrait croisé des deux journalistes albanaises qui s'occupent de la section francaise de Radio Tirana ! Héritée de l'aire communiste, ses émissions continuent d'être diffusée en ondes courtes à travers le monde ! 30 ans sans histoires à Radio Tirana Tout au bout du boulevard des Martyrs-de-la-Nation, la fresque du Musée National d’Histoire de Tirana rayonne. Sa grande étoile rouge à cinq branches a disparu et l’un des personnages, qui tenait un livre sur l’histoire du Parti, porte maintenant un énigmatique drap. De son passé communiste et stalinien, des 40 années de dictature d’Enver Hodja, l’Albanie a officiellement fait table rase. Pourtant, en regardant de plus près cette gigantesque allégorie, on peut encore apercevoir de petites étoiles rouges oubliées sur les casquettes des personnages qui avancent fièrement vers un avenir radieux... Une impression de hâte, de replâtrage, qui perdure lorsque on pénètre dans les locaux de Radio Tirana. Ici subsistent toujours les vestiges de l’ancien régime, comme ces rédactions en langues étrangères. " créées pour montrer que le socialisme albanais était un succès et que d’autres pays pouvaient suivre cette voie " . Marieta Thoma et Marieta Vinjau le savent bien, qui animent le service français depuis plus de trente ans ! Comment expliquer autrement la présence de rédactions en anglais, italien, allemand, grec, turc et serbo-croate dans le pays le plus pauvre d’Europe ? La radio publique albanaise a compté jusqu’à 24 services en langues étrangères. Ils ne sont plus que sept. A l’intérieur du service francophone seule une des trois émissions a survécu, sa diffusion se fait six jours sur sept et non plus tous les jours, l’actualité internationale n’y est plus traitée et parmi les trois journalistes présents à l’époque, seules la " grande " et la " petite " Marieta sont encore là… C’est ainsi qu’on les distingue en interne. La première a 54 ans, le visage sévère et secret. La seconde, les traits plus ronds est de trois ans sa cadette. " "Petite" veut aussi dire jeune en Albanais. Grâce à ce surnom, je ne me sens pas vieillir ! " sourit-elle. Ces femmes ne partagent pas que leurs prénoms, toutes deux sont sur leur réserve, étonnées, intimidées, un peu inquiètes aussi, qu’un inconnu s’intéresse à elles. Depuis des années, les Marieta s’adressent sur les ondes courtes à de mystérieux auditeurs. Des radios amateurs français, des " fous de son " qui passent des heures casques aux oreilles à écouter le monde entier et qui envoient bénévolement des rapports d’écoute aux Marieta. La plupart se contentent d’indiquer la qualité sonore de tel ou tel programme. Parfois, ils joignent une carte postale. Chaque début de semaine, les Marieta dévorent leur courrier pour savoir quelles émissions ont eu le plus de succès. Ces dizaines de feuilles sont ensuite transmises aux services techniques qui s’ "intéressent " à la qualité de la réception selon les zones géographiques... Ce jour-là, un auditeur de Clermont-Ferrand indique " avoir écouté avec intérêt " un magazine sur " l’analyse de la crise énergétique albanaise et sur les moyens d’y remédier " et avoir suivi le journal mentionnant le " message de félicitations du secrétaire d’État américain au ministre albanais des affaires étrangères " . Malgré les nombreux soubresauts du pays, cette traduction du journal national est un rite resté intact depuis l’arrivée de la " petite " et de la " grande " Marieta à la radio à l’orée des années 70, après quatre années d’études supérieures de Français. À l’époque, " nous signalions que telle ou telle entreprise avait réussi à respecter les objectifs du plan quinquennal " se souvient Marieta Vinjau (la " grande " ). Bien sagement, elles traduisaient ces textes sans en changer une seule virgule. Croyaient-elles à cette propagande ? " Au début oui, répond Marieta Thoma. Puis peu à peu, nous avons constaté que le pays était touché par la crise. Dans les années 80, les articles alimentaires de première nécessité se faisaient de plus en plus rares et l’on a même fini par nous remettre des tickets de rationnement ! ".Ces doutes, il n’était pas question de les exposer à qui que ce soit. Même entre-elles : " Ne dit-on pas que les murs ont des oreilles " philosophe Marieta Vinjau. Ce n’est qu’ " après la chute du Mur de Berlin que nous avons pu commencer à en parler plus librement " ajoute sa consœur. Avec la mort du dictateur Enver Hodja en 1985, le régime devient un petit peu moins rigide. Les deux journalistes peuvent enfin aller faire quelques séjours en France. La " petite " Marieta va à Grenoble, Nancy et Paris, découvrir la France qu’elle n’avait parcourue qu’à travers ses livres de cours. S’étendant rarement sur ses émotions, comme sa confrère, elle lâche simplement qu’elle reste surtout marquée par la capitale " aux espaces et aux monuments immenses. Une ville où (elle) aimerait tant retourner. Même à pied ! ". Coïncidence, c’est dans ce pays à la fois proche et méconnu, auquel elles ont pourtant consacré leur vie, que la " petite " Marieta a appris la chute du Mur de Berlin en 1989 et la " grande " l’instauration du multipartisme en Albanie en 1990 ! Quelques mois auparavant, signe de l’assouplissement du régime, un nouveau directeur permettait aux deux Marieta de faire autre chose que de la traduction, de réaliser elles-mêmes de petites interviews. Une véritable révolution. Grâce à cet homme, les deux Marieta peuvent enfin prendre des initiatives, et sans doute est-ce pour cela que la " petite " ne peut cacher son émotion en parlant de lui. Mais le retour de la démocratie n’est pas forcément synonyme de stabilité. En septembre 1998, des manifestants débarquent dans les locaux de la radiotélévision. Ils accusent le régime d’être responsable de la mort d’Azem Hajdari, l’un des leaders de la rébellion étudiante qui avait conduit le régime communiste à s’ouvrir. " C’est la seule fois où nous n’avons pas diffusé notre émission, note la " petite " Marieta. Ce jour là, j’ai eu très peur car de nombreux manifestants étaient armés. Paniqués, nous nous sommes tous regroupés dans le bureau de la rédaction italienne avant de pouvoir enfin quitter les locaux ! ". L’Albanie n’est alors plus une dictature, mais Radio Tirana reste imperturbablement une radio d’État. " Pour les journalistes, ce n’est pas facile de passer de la censure à une liberté complète de la presse, explique la " grande " Marieta. C’est vrai qu’après l’alternance politique, nous avons d’une certaine manière fait la propagande du nouveau parti au pouvoir " . Et aujourd’hui encore, les journalistes de Radio Tirana ne brillent pas par leur impertinence. Dans son bureau rempli de 24 pots de fleurs (gros travail d’arrosage), le responsable des services étrangers, Astrit Ibro, reconnaît lui-même que ces rédactions étrangères sont notamment là pour " transmettre la position officielle du gouvernement albanais " ! Cet homme qui considère les journalistes comme des plantes vertes et préfère partir dans de longs monologues plutôt que de répondre à leurs questions, semble être une de ces petites étoiles rouges égarées sur la mosaïque du Musée National d’Histoire… À leur échelle, les deux Marieta essaient de rendre les journaux de la radio publique plus digestes en les retravaillant sur la forme. Mais leur travail se concentre surtout sur la seconde partie de l’émission. Après les dix minutes d’informations, suivent une revue de presse et un magazine. Le mercredi, il est consacré aux Balkans, le jeudi à l’économie, le vendredi à des lectures de livres albanais etc. Toutes ces émissions se font avec les moyens du bord (la presse nationale exclusivement) sans interviews à l’extérieur faute de bon matériel et de temps. Il y a quelques années l’ambassade de France leur a débloqué des fonds pour s’acheter une télévision, un lecteur de cassettes, un dictionnaire de français et même un ordinateur. Mais ce dernier semble surtout utilisé pour jouer aux démineurs... Trente ans après son arrivée à Radio Tirana, la " petite " Marieta tape toujours ses textes sur la même machine à écrire allemande. Huit mois déjà qu’elles attendent une nouvelle cartouche d’encre pour leur imprimante. Mais leurs demandes se sont perdues dans les méandres de cette administration pléthorique qu’est la radiotélévision publique albanaise. Kafka aurait sans doute apprécié cette ambiance confinée, où l’on parle à mots comptés, où tout le monde s’accroche à son poste et tue le temps comme il peut. La situation des deux Marieta est à l’image de l’Albanie d’aujourd’hui : la démocratie leur a amené de grandes sources de satisfactions, quelques déceptions, mais ne provoque aucun débordement d’enthousiasme. Impassibles dans la tourmente des évènements, revenues de toutes leurs illusions, les deux femmes accomplissent leur tâche quotidienne sans humeurs, ni état d’âme apparents… Conscientes peut-être, que l’existence du service francophone de Radio Tirana est déjà à lui seul un miracle de l’histoire !
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